Explorateurs des villes

Publié le 30 Décembre 2012

Explorateurs des villes

Tesson, le wanderer, l'aventurier explore aussi les villes et ses vaisseaux de pierre antiques qui les habitent. Ici on s'éloigne un peu de notre époque moderne et de notre constructeurs contemporains. Plutôt adeptes des souterrains cataphiliques, comment pouvais-je néanmoins passer à côté de cette autre sorte d'exploration urbaine.

[...] Aucune espèce de revendication intelectuelle, rien de situationniste dans l'escalade des cathédrales. Pas de détournement de la ville à des fins artistiques, pas de surréalisme comportemental. Ce qui nous intéressait dans Saint-Germain-des-Prés, c'était de grimper dessus, pas de penser dessous. Tout juste un salut à Dada lorsque nous nous tenions pour rire, en frac de soirée, sur l'arête d'un chien-assis. Un autre à Chaplin quand nous passions, anneaux de cordes en main, devant le cadran d'une horloge haut perchée. Nous n'appartenions à aucune ligue (sinon à celle des chats de gouttière qui préfèrent la nuit au jour, le bord à l'abîme au socle des plaines, la corniche à la niche). Nous grimpions parce que c'était beau et plus utile à nos âmes que de reposer nos corps dans un lit.

Lors de l'ascension, il fallait chercher passage de voussure en trumeau, détecter dans la pénombre les lignes de force de l'église (arcs-boutants et contreforts) comme on cherche les lignes de faiblesses (fissures et failles) sur une paroi de granit. Une fois parvenus sous les coursives, nous explorions les charpentes, ces nefs à l'envers qui ressemblent à des bateaux, retournés sur un dernier rivage. Nous longions des corniches pareilles à des zincs où s'accoudaient des gargouilles. Nous avons même vécu là-haut, des jours entiers, dormi sous les toitures, dîné dans des nefs, trinqué dans les clochetons et il fallait dégriser avant de regagner le troittoir. Certaines fois, juste avant l'aurore, nous avons gravi les tours d'où la ville se dévoile, tapie au pied du bâtiment. Sur la flèche de Notre-Dame, nous avons surplombé Paris éclairé, vide d'âmes. Paris sans Parisii. Nous avons embrassé l'extrême pointe de certaines flèches, jsute au pied de la croix. Sous l'action du vent, une légère oscillation de l'ensemble donnait l'impression que l'horizon tanguait.

Les aiguilles rocheuses (celles de Rebuffat) procèdent du combat entre la poussée tectonique et la volonté du ciel d'empêcher la terre de se jucher à lui. Mais les antennes des cathédrales, elles, sont l'oeuvre de la foi des hommes. Ou de leur vanité. Ou peut-être des deux puisque la foi, c'est la vanité de croire qu'on est la créature d'un dieu. C'est lorsqu'on arrive au sommet d'une flèche qu'on ressent la tension architectonique de la cathédrale. Une église gothique est un accélerateur d'énergie : chaque contrefort de soutien exerce une pression sur les pans de murs, le biseau des paliers. Chaque niveau s'élève en appentis, telles les marches d'un escalier. Plus les murs prennent de la hauteur, plus ils s'écartent les uns des autres : ils voudraient basculer en arrière commes les quartiers d'une orange ouvert mais les arc-boutants corrigent l'accrétion en les repoussant l'un vers l'autre. Les forces ainsi contrariées sont détournées vers le haut et fusent par les veines de l'édifice (colonnes et voussures) pour se rejoindre au sommet de l'oeuvre, jaillissant à la croisée des transepts dans le giclement de la flèche. Une flèche est un geyser se sève minérale. Les moellons de l'édifice entier, parcourus par les flux montants, sonnent comme le cristal si on les frappe de l'ongle ils sont aussi tendus que les cordes d'une harpe.

Une cathédrale est un instrument de musique. Mais aussi une arme de jet, un arc qui bande sa flèche vers le ciel. C'est parce que l'on n'a pas encore trouvé la cible que les flèches gothiques ne sont toujours pas parties. [...]

Petit traité sur l'immensité du monde, Sylvain Tesson, Pocket, 167 pages.

Rédigé par Florian Coupé

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