3ème jour : Samedi 11 août
Publié le 30 Décembre 2012
Une tension soudaine se fait sentir peu après que je sois arrivé dans la cathédrale. Angel a parlé de mon envie de faire autre chose que de la brouette. Et ça fait réagir vivement Justo. Il n’apprécie pas ce genre de digression, on n’en fait pas qu’à sa tête dans sa cathédrale ! Je le vois vraiment énervé. Je ne comprends pas tout mais il me dit bien que je suis venu « sin condicionnes » puis il semble dire que je ne sais rien faire :
« ¿ Tu sais faire une tuile ?
- Non.
- ¿ Tu sais faire une arche ?
- Ben non, réponds-je piteusement, ne voulant pas de problème, n’y me faire jeter du chantier.»
Angel vient à mon secours : « ¿ Tu sais faire du ciment ?
- Oui », ça me semble dans mes cordes.
En plus j’ai étalé du torchis en classe patrimoine en CM1, j’ai même fait trois bassines de ciment avec mon père pour le barbecue. ¡ Pensez-donc ! Je bluffe tel un Patrick Bruel de Carnaval. Justo le prend mieux et se renfrogne un peu. Angel n’est pas contre l’idée de m’apprendre. Il a compris que j’avais fait des sciences, il me demande si je suis architecte d’ailleurs. Je réponds que je suis ingénieur dans l’énergie. C’est plus facile à expliquer (et à dire avec mon vocabulaire limité) qu’ingénieur-conseil énergie climat au service des collectivités et des territoires. Il fait remarquer à Justo que «Cada dio es la misma cosa». Ces deux-là se chicanent souvent, je l’ai vu depuis le début, ils ne conçoivent pas le chantier exactement de la même manière.
Justo s’est lancé il y a 40 ans là-dedans, comme toutes les personnes engagées absolument, il n’accepte pas facilement d’être remis en cause par ceux qui ne vivent pas le même sacerdoce. Comme Soeur Emmanuelle, qui reconnaissait avoir un caractère de cochon (in Les Confessions d'une religieuse). Qui suis-je pour réclamer de poser une pierre (ou plutôt un morceau de ciment) dans son édifice ? Leçons d’humilité ce matin.
Mais bon j’aimerais juste apprendre, construire un peu néanmoins. On verra ça lundi malgré la crise que nous venons d’avoir.
Tout devrait bien se passer donc. Je redouble d’effort et de soin dans le déplacement de mon tas de bois. Ce qui était en vrac se retrouve vite en stère bien rangées. Je fais de bonnes piles avec les plaques de marbres «gordos» qui se trouvent en désordre sur mon tas de bois. Et je passe un bon coup de balai pour finir (avant d’envoyer un matelas à la poubelle). Justo inspecte un peu plus finement qu’à l’accoutumée le travail, je me raidis un peu comme devant le sergent-chef.
Situation un peu gênante le midi, la famille va manger à l’extérieur et on m’amène une barquette de poulet à manger seul. Le week-end est là, ça se sent. Mais ça rajoute à l’impression de déranger une routine bien huilée : on m’occupe avec du rangement, on me nourrit comme on peut. Il va être temps de s’éclipser à Madrid, ce que je décide pour la journée du lendemain.
Seul dans la cathédrale, je me lance dans un safari photo. Tous les détails insolites de la construction m’attirent. Tout est étrange dans ce rêve fou que n’aurait pas renié le facteur Cheval, on se demande si on est sur un chantier ou si un bombardement vient d’avoir lieu. On sent la solidité mais on trouve plein d’empilements bancals. Quand le vent souffle, la poussière se soulève dans la nef et les structures métalliques tremblent un peu.
Et safari photo est bien le terme qui convient. La pluie tombe rarement à Madrid, il n’y a qu’à voir le paysage aride des alentours et le bruit affreux des voitures boostées à la climatisation. Guère donc de gargouilles ici. Quel bestiaire fabuleux néanmoins. Les animaux sont toujours de bons hôtes des cathédrales, qu’ils soient sculptés dans le granit ou que les chauves-souris et les affreux pigeons des villes peuplent les charpentes. Les griffon, diablotin, licorne, chèvre, cheval, poisson, lion, chimère, dragon s’y épanouissent. Chiens et chevaux à présent ne les parcourent plus. La cathédrale du fou est, elle, peuplée d’autres bestioles. Les chiens ici y ont encore droit de cité, Justo s’amuse souvent avec un minuscule chien, Dona, qui aboie aussi fort qu’il est chétif trois bergers musculeux appartenant à Angel parcourent ce domaine de temps en temps. Mais ça ne s’arrête pas là. Sur les murs se retrouvent l’agneau, motif répété à foison sur les vitraux. Et sur les dômes qui surplombent le monument ont été aménagés des squelettes de nids pour accueillir les cigognes. Ces dames viennent honorer le vaisseau de pierre de leur présence mais pas cet été apparemment. Des oiseaux de toutes sortes peuplent la charpente métallique, dont des hirondelles.
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